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Traduction de l’article paru dans le mensuel italien «Babilonia », en Juin 2002 : «Des outils à développer »  par Giampaolo Rossi.

Patrick Dubuis, fondateur du nouvel annuaire de littérature homosexuelle, joint cette année à l'occasion de la parution du numéro 2 de la revue "Inverses" ,nous parle des espoirs et de la difficulté  de la nouvelle aventure.

A Paris est née, grâce à la hardiesse et à la volonté d’un groupe d’intellectuels, une association dénommée « Société des Amis d’Axieros »,qui promeut une nouvelle revue destinée à combler des vides dans le panorama de la culture homosexuelle. La revue s’appelle« Inverses » et, en Italie, malheureusement, le premier numéro n’a pas bénéficié d’une diffusion appropriée. D’ici peu sera disponible le second numéro, auquel a aussi collaboré Francesco Gnerre, avec un article sur le nouveau roman homosexuel en Italie. Pour approfondir les thèmes traités dans cet annuaire, nous avons rencontré l’un des fondateurs, Patrick Dubuis.

   -         Parlons d’abord de la société des Amis d’Axieros : Comment se compose t-elle et quels sont les buts de cette association ?

La Société des Amis d’Axieros est composée d’une quinzaine de membres, universitaires, enseignants, étudiants, chercheurs indépendants, lesquels sont animés par l’esprit d’inventivité et de créativité. L’association dispose également de correspondants dans la plupart des pays européens. Sa principale activité est la publication d’une revue à périodicité annuelle (du moins pour le moment), qui porte sur la littérature, l’art et l’homosexualité.

   -         Pourquoi exactement avez-vous choisi un poète comme Axieros pour caractériser votre groupe ?

Il nous a semblé intéressant de valoriser l’un des premiers écrivains homosexuels français : Axieros (1898-1927) est pourtant un auteur presque inconnu en France aussi, parce qu’il a disparu prématurément après avoir publié trois œuvres seulement. Une seule comprend des références homosexuelles, mais toutefois avec une clarté révolutionnaire pour son époque.  Il s’est montré nettement plus explicite et courageux que nombre de ses contemporains, comme André Gide ou Marcel Proust.

   -         Inverses est une publication de l’Association. Comment est née l’idée de cette revue ?

C’est une idée de longue date qui a eu besoin d’une longue gestation pour mûrir. C’est parti d’une constatation très simple : l’absence, en France, de revues culturelles à caractère homosexuel. En effet, depuis Masques qui a connu son moment de gloire dans les années 80, il n’existe aucune publication qui analyse en particulier les rapports entre l’homosexualité et la littérature. Aussi n’a t-on que des revues soi-disant « populaires », truffées de photos de charme mais dépourvues d’articles de fond.

   -         Quel but se propose d’atteindre l’annuaire ?

De répondre à un besoin propre à la « communauté homosexuelle » qui, contrairement à ce que pensent beaucoup, est avide de culture. En effet, si les revues d’information existent et sont appréciées, elles ne proposent pas, de toute manière, de sérieuses réflexions sur la condition homosexuelle. D’autre part, si nous-mêmes n’en apprécions qu’en partie les contenus, nous ne parvenons pas à rivaliser avec l’autorité des Etats-Unis dans le domaine des études gaies et lesbiennes. Nous estimons pourtant que la richesse de la littérature européenne doit être mise en valeur par les critiques qui vivent en Europe.

   -         Quelles ont été les plus grandes difficultés que vous avez rencontrées pour faire avancer votre idée ? Avez-vous bénéficié d’une aide de la part des institutions ou est-ce que seule la volonté de quelques personnes a rendu possible ce projet ?

La revue est autofinancée. Nous n’avons pas bénéficié d’aides publiques ou privées, parce qu’en fait, nous ne les avons pas sollicitées. Pour les deux premiers numéros, il nous a paru fondamental de ne dépendre d’aucune institution, quelle qu’elle soit. Nous tenons beaucoup à notre autonomie. Cependant, aujourd’hui, il en va un peu autrement. Pour survivre, nous sommes dans l’obligation de chercher des sponsors, comme le Centre National du Livre, qui aide un nombre croissant de revues.

   -         Parlez-nous en détail du souffle européen qui caractérise Inverses et en fait une revue unique en son genre.

Depuis le début, nous avons souhaité que la revue ait un caractère européen, voire international. Aujourd’hui, l’Europe devient toujours plus une réalité économique et financière et il nous a semblé qu’une nouvelle revue, née avec le siècle, ne peut ignorer cet important aspect. Plutôt que de nous lamenter comme les « eurosceptiques », à propos de l’unification monétaire, nous avons choisi de contribuer à créer une Europe culturelle. Pourquoi devrions-nous attendre les initiatives des états ou des institutions internationales ? L’initiative privée doit jouer pleinement son rôle. C’est dans cet esprit que la revue compte actuellement des correspondants dans au moins quatre pays européens : l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie. Nous souhaiterions que de nouveaux correspondants étrangers, provenant aussi de l’Europe de l’Est ou du Nord, puissent rejoindre notre groupe. Cette dimension européenne confère à notre revue un caractère très original et innovant qui, nous l’espérons, suscitera l’intérêt d’un nombre toujours croissant de lecteurs. Dans le numéro 2 est paru un article d’un jeune auteur indien.

   -         La revue recense exclusivement  les œuvres à caractère homosexuel ou d’auteurs gais. Mais est-il vraiment important dans l’art, et en littérature, de relever puis de différencier les œuvres fondées sur la sexualité de leurs auteurs ou sur la thématique spécifique de la différence. En somme, est-ce qu’il existe un art homosexuel ?

La revue trouve effectivement sa spécificité à présenter des textes littéraires ou des œuvres d’art liés d’une façon ou d’une autre à l’homosexualité. Le critère déterminant n’est pas tant l’homosexualité de l’auteur ou de l’artiste que la modalité avec laquelle il la représente.  Si l’on peut bien sûr imaginer qu’un auteur hétérosexuel peut décrire la vision qu’il a de l’homosexualité, il est un fait que ce n’est pas très courant. Notre orientation ne veut pas être « à part ». Nous visons juste à étudier les aspects d’une œuvre qui ont été souvent occultés. En effet, on peut constater que de nombreux essais sur Pier Vittorio Tondelli, par exemple, ne font jamais mention d’une homosexualité qu’il n’a jamais cherché à dissimuler : sur ceci on doit s’interroger… Comment peut-on conduire une réflexion pertinente sur l’œuvre d’un auteur du moment où l’on cherche à en cacher l’un des aspects ? Notre revue, donc, ne veut pas isoler une caractéristique déterminée : elle veut plutôt restituer à l’œuvre son contenu naturel. Le jour où la critique officielle abordera l’homosexualité de Tondelli de la même manière qu’elle enquête sur sa prédilection pour les voyages ou sur les questions religieuses, notre revue n’aura sans aucun doute plus raison d’exister.  Si l’on en juge la situation actuelle, nous avons encore ? malheureusement peut-être ? un long avenir devant nous. Quant à la difficile question de l’existence d’un art homosexuel, il nous semble ardu de traiter ici un tel sujet, en se limitant à une réflexion succincte. On suppose résolues un certain nombre de questions préliminaires qui permettent de définir en quoi consiste la spécificité d’un art. Par exemple, on parle d’une « littérature féminine » mais sans jamais la définir. Est-ce le sexe de l’auteur qui confère à l’œuvre sa caractéristique et/ou celui du lecteur ? D’autre part, a t-on recours à l’usage de thèmes particuliers et/ou de procédés narratifs spécifiques ? En bref, il paraît évident que des éditeurs comme H&O ou Les Editions Gaies et Lesbiennes en France, « Il dito e la luna » en Italie ou « Egales » en Espagne, dont les publications répondent positivement aux trois questions, témoignent de l’existence d’une littérature gay. Mais ceci ne résout pas la question des « grands » auteurs, dont les œuvres ont une valeur universelle, située au-delà des caractéristiques individuelles.

   -         Ayant une vision large du panorama homosexuel en Europe, est-il possible, sur la base des travaux de chacun des pays, de dégager les similitudes et de mettre également en évidence les différences nationales ?

En Europe, le panorama gay et lesbien varie beaucoup d’un pays à l’autre. Il est clair que, passant de la permissivité nordique à l’intolérance des pays du sud, l’homosexualité est vécue très différemment. En conséquence, les représentations de l’homosexualité dans la littérature et les arts sont dissemblables. Par exemple, on ne peut parler de l’homosexualité en Italie sans traiter plus ou moins
directement de ses rapports avec la religion catholique, qui occupe encore une place de premier plan. Ce qui ne se passe pas en France, pourtant à majorité catholique, mais où la pratique religieuse est limitée. Cela laisse à penser que, en quelques années, on assistera à une évolution globale des mœurs et de la mentalité, notamment dans les pays méditerranéens, et fait prévoir, non pas une uniformisation
mais le développement d’une identité commune. Pour rester dans le champ de la littérature, l’existence d’éditeurs gais dans les grands pays européens témoigne d’une certaine homogénéité.

   -         Comment est jugée la situation gaie italienne dans le pays cousin qu’est la France ? Vous avez obtenu la reconnaissance des unions civiles mais en Italie, malheureusement, nous sommes loin de tels résultats.

La majorité des gais français, qui sont en dehors des associations, ne réfléchissent pas trop sur la situation en Italie, parce qu’ils l’ignorent complètement. On pressent que, de l’Italie ils ont, dans le pire des cas, une image conventionnelle où apparaissent le soleil et des garçons virils et bruns, et que dans le meilleur des cas, ils y voient la patrie des arts. Il semble que nos compatriotes ne soient pas très curieux de la réalité sociale des pays voisins : D’où la nécessité d’une revue comme la nôtre, qui certes ne les tiendra pas directement informés de la situation en Italie ou en Allemagne, mais suscitera en eux des interrogations, par l’entremise de la littérature et de l’art.

   -         Revenons à Inverses : Comment a été reçu le premier numéro ?

Il a recueilli une bonne critique, ce qui atteste l’existence de lecteurs attentifs et très nombreux, qui nous ont félicités pour la qualité de notre publication et nous ont encouragés. Le nombre d’exemplaires vendus peut être jugé satisfaisant, puisqu’il nous en reste seulement une quarantaine. En revanche, ce que nous constatons et déplorons, c’est la quasi indifférence des médias gais français et de
l’establishment gai parisien. Sont à signaler les encouragements reçus de la province, et nous tenons à saluer l’accueil extrêmement chaleureux que nous ont réservé certaines librairies (nous remercions les responsables des  librairies « Les mots à la bouche » et  « Pause lecture »)

   -         Quel a été l’accueil en Italie ?

La revue a rencontré un accueil optimal, grâce notamment au dynamisme d’un libraire particulièrement attentif, Claudio Catalano, propriétaire de la librairie Babele de Rome. Un critique comme Francesco Gnerre n’a pas hésité à nous contacter, acceptant sans la moindre difficulté notre demande de collaboration. Nous sommes très honorés de publier l’un de ses articles dans notre second numéro. Il faut rappeler que la France et l’Italie ont toujours entretenu des rapports privilégiés.

   -         Pour conclure, l’art et la littérature peuvent-ils contribuer à l’essor d’une mentalité plus ouverte ? Au fond, n’est-ce pas là le but ultime de la création : éclairer.

Bien sûr. Nous pensons réellement que notre revue peut contribuer à élargir les horizons, non pas tant sur l’homosexualité en elle-même que sur sa dimension universelle.